Atelier sur le thème du voyage. Lointain ou intérieur.
Voyage, partage, les enfants sages. Quand j’avais l’âge des voyages j’en ai profité pour donner des bouquets de pays dans l’Univers de mon esprit. Voyage, mirage, un vieil adage dit que cela forme la jeunesse. Et si nous partions ?
Isabelle.
Sortir de la maison, marcher jusqu'au coin de la rue, prendre une rue à droite ou à gauche pour découvrir une autre rue puis ce qui se cache au bout de cette rue qui soudain tourne… et l'on veut savoir ce qui se trouve là-bas après ce tournant de la rue… et l'on progresse ainsi d'une rue à l'autre jusqu'au bout de la ville. Et l'on désire explorer encore les paysages enveloppant la ville.
Et de ville en campagne, on finit par quitter la pays pour découvrir le monde.
Annie.
A partir de citations
A quoi sert de voyager si tu t'emmènes avec toi?
C'est d'âme qu'il faut changer, non de climat" (Sénèque)
"A quoi sert de voyager" disait Sénèque "si tu t'emmènes avec toi ?". Je ne vois pas le moyen de faire autrement pensait l'ado en mâchant son chewing-gum. La prof de philo commence à m'énerver, même sans elle, je n'aurais pas fait l'erreur de m'oublier à la maison. Encore un sujet de devoir mortel ! Au prochain cours quand elle fera l'appel je ne répondrai pas "Gros silence". Style : "Je ne suis pas là, ce matin je ne me suis pas emmenée avec moi". Je pense qu'elle me dira que ça ne change pas grand-chose que je plagie Sénèque, vu que même quand je suis là, je ne suis pas là, portable oblige. Pendant les cours je clique, je m'évade, là-bas, ailleurs, avec d'autres qui ne me diront pas que "c'est d'âme qu'il faut changer et non de climat". Je surfe sur le web avec mes âmes sœurs et laisse le climat à la météo et aux coincés du parapluie. Je dis à la prof qu'elle me les gèle grave ! La sanction tombe : exclusion !
Ça ne me change pas se dit-elle, je suis une habituée des voyages immobiles, un peu comme mes parents qui font le tour du monde sans descendre de l'autocar. D'ailleurs, ils seront inchangés ce soir, l'âme en conserve, alors que je suis déjà si loin d'eux.
Joëlle.
Toujours le voyage m’est apparu comme un interlude, un intervalle, une parenthèse dans le temps et l’espace.
Un entre-deux-mondes.
Un hyper-lieu.
Voyager me fait sentir libre, détaché du passé, désengagé du futur. Un sentiment d’apatride, sans aucune souffrance ni le moindre sentiment d’abandon ou de rejet. Un horizon inconnu, une quête infinie et éternelle.
Une plénitude d’homme et de terrien. Une sensation de vie. Un lien cosmique. Un peu moins qui j’étais et davantage ce que je serai.
Un sas.
Une transition.
Une mue.
Une géographie universelle et intime, inédite, aux frontières floues et mouvantes. Un territoire inexploré. Une terre connue qui s’éloigne. Une terra incognita de laquelle je me rapproche, sans hâte ni certitude.
Vagabond, exilé, émigrant, voyageur. Une géométrie nouvelle. Un équilibre instable.
Une destination.
Un destin.
Sylvain.
"Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux." (Marcel Proust)
Cette pensée, Marcel Proust invité à Giverny, la confia un soir à Claude Monet qui déplorait le changement de perception des couleurs que ses yeux souffrants lui infligeaient depuis quelques temps. Il n'avait pourtant pas cessé de peindre ce qu'il voyait autour de lui : son jardin fleuri que la lumière du jour métamorphosait d'une saison à l'autre, d'une heure à l'autre. Sous la pluie même il installait son chevalet près de la pièce d'eau aux nénuphars, s'efforçant de représenter les reflets des arbres et le jeu des nuages, les mouvements furtifs de la surface aquatique effleurée par la brise.
Il travaillait sans cesse, sans se lasser, ne regagnant sa maison rose aux volets verts qu'à la tombée de la nuit.
Il tentait d'apaiser parfois la tension du regard par une caresse de sa main fatiguée, un linge humide sur les yeux. Mais il dut enfin se résoudre à se soumettre au scalpel du chirurgien, se disant que si la vue lui était ôtée, il lui resterait son regard intérieur, à lui qui, sa vie entière, avait contemplé tant de paysages.
Quand on retira le bandeau de ses yeux, il eut le sentiment de redécouvrir le monde : le visage soulagé du praticien, la brillance des instruments de métal posés sur un tissu blanc, les arbres printaniers derrière la fenêtre du cabinet… puis les passants sur les trottoirs luisants de pluie sur le Boulevard Malesherbes, et les lourds nuages bleutés après l'averse. Que d'ivresse retrouvée!
Au soir, devant les vastes toiles des Nymphéas dans son atelier, il fut saisi d'étonnement et de bonheur. Il n'avait pas représenté le monde à la manière d'un photographe ; il comprit qu'il avait réinventé un monde bien au-delà des regards de la chair. Et il se souvint de la confidence que Marcel Proust lui avait faite : "Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux."
Annie (texte et illustration).