MATINALE
Imaginer un récit à partir d'une photographie.
Lorque Félicien se regarda, comme chaque matin, dans la glace surmontant le lavabo de la salle de bains, il ne se reconnut pas. Persuadé que sa myopie avait pu s'aggraver, il chaussa ses lunettes et se regarda à nouveau, sans pourtant se reconnaitre davantage dans l'image disloquée que lui renvoyait le miroir comme un violent coup de poing à son identité.
Sa figure apparaissait en morceaux, traits éparpillés d'un visage inconnu et inquiétant : un nez épaté, des yeux chassieux, et deux oreilles asymétriques qui semblaient s'écarter encore l'une de l'autre au fil de l'examen minutieux auquel Félicien se livrait avec un effroi grandissant.
Quittant la salle de bains dans son pyjama défraîchi et frippé, il se retrouva nez à nez avec Anatole, le chien, qui, à sa vue, poussa un cri de détresse et de douleur aiguë, disparaissant au fond du long couloir mal éclairé de l'appartement.
Pourquoi Anatole avait-il disparu à son approche, confirmant ainsi les doutes qui assiégeaient Félicien ? Celui-ci demeura longtemps dans le sombre couloir, osant à peine porter les mains à son visage, ne décelant pourtant au toucher aucune anomalie. L'examen était rassurant, il se risqua donc vers la cuisine d'où lui parvenait l'odeur familière du café matinal.
Sa femme, en robe de chambre fleurie, glissait en fredonnant les tartines de pain dans le toaster. Félicien, dont le coeur affolé retrouvait peu à peu un rythme apaisé, s'installa tranquillement devant le bol marqué à son prénom. Anatole, tête enfoncée dans sa gamelle, engloutissait bruyamment sa pâtée. La grosse pendule ronde tiquetaquait doucement. Merveilleuse quiétude enfin retrouvée après le cauchemar du réveil... jusqu'au moment où Léonie se retourna, cafetière à la main... geste suspendu, un cri strident sortit de sa bouche ouverte, le toaster vomit conjointement deux toasts fumants, Anatole se précipita entre les jambes de sa maîtresse, et Félicien s'écroula sur la table en formica, terrassé par une crise cardiaque.
"Tu vois, Anatole, je t'avais bien dit qu'on y arriverait. On n'a plus qu'à remplacer le miroir de la salle de bains !".
Annie.