Pages tournantes >>> Il était 5 heures de l'après-midi, un mardi, fin avril...
Premiers mots extraits du roman Le désordre de ton nom
de Juan José Millas paru chez Galaade Editions.
Chaque plume complète le récit par une ou deux phrases de son cru avant de confier le texte ainsi modifié à la plume voisine. Le récit prend fin lorsque chaque plume conclut le texte qu'elle a elle-même initié.
Le changement de couleur traduit le changement de plume.
L'assassin revient toujours sur ses pas
Il était cinq heures de l'après-midi, un mardi, fin avril. Julio Orgaz avait quitté le cabinet de son psychanalyste depuis dix minutes et, comme à son habitude il passait par le parc pour rentrer chez lui. Ses pensées restaient encore fixées sur la séance houleuse qui venait de se terminer. Au cours de celle-ci, l'analyste lui avait déclaré que l'on s'égarait, avec une insistance au bord de l'irritation et Julio ne parvenait pas à s'en remettre.
Comment un analyste peut-il exprimer ainsi son point de vue ? Il est payé pour m'écouter, pas pour me juger. Et encore, je ne lui pas dit comment j'ai pu en arriver à tuer.
Il voyait toutes les nuits, entre songe et réalité, un inconnu qu'il avait étranglé de ses propres mains, animées par une force dont il se sentait aujourd'hui encore incapable. Cet homme, jeune encore, il l'avait étranglé sans en concevoir aucun remords.
Il y songeait encore en mangeant son beignet à la confiture, chaud et bien gros ; la saveur douce et sucrée lui redonnait toujours confiance en lui. Il s'essuya soigneusement les doigts car il ne voulait pas laisser de traces de gras sur sa prochaine victime.
Un sourire machiavélique illumina son visage. Il venait de trouver qui serait le suivant. Il rebroussa chemin, traversa de nouveau le parc, et monta allègrement les marches qui le menaient au cabinet de ce fieffé bonimenteur.
Il avait décidé qu'il mettrait aussi fin à une analyse qui de toute façon se soldait par un échec. Lui "régler son compte" se dit-il, en souriant en coin, ce serait le comble du crime parfait, si toutefois il parvenait à passer inaperçu dans la foule du parc, puis dans le hall de l'immeuble...
Hélas, quand il entra chez l'analyste, il le trouva étendu, raide mort dans l'antichambre, sur le superbe tapis d'Iran dont il connaissait tous les motifs pour les avoir observés pendant toutes ces années en attendant ses séances.
Je dois me libérer et m'exprimer, j'ai le droit et le devoir d'être moi-même. Les temps changent, gardien, les temps changent !
- Ah tu veux t'exprimer, répondit le gardien, et bien moi aussi je vais m'exprimer !
Et bang, un coup de taser pour immobilier l'impudent personnage, exhibitionniste de surcroît. Sûr qu'il pouvait consulter un psychanalyste celui-là !
Le gardien satisfait de sa journée s'offrit le plaisir d'un large sourire et partit en laissant au sol le corps immobile.