D'après La sieste assassinée de Philippe Delerm

Les plumes improvisent un texte à partir d'une phrase tirée au sort et extraite du roman "La sieste assassinée" de Philippe Delerm paru aux éditions Folio.
La phrase empruntée apparait en italique dans les textes qui suivent.
La photo
Ils sont là, sur le pas de la porte ....
Le sourire aux lèvres, fièrement campés sur leurs jambes, face au photographe qui s'éternise sous le drap noir et crie "attention le petit oiseau va sortir. Ah, il n'est pas encore prêt ! Ne bougez pas, il vient !"
Le petit garçon, qui pose devant son père, a le sourire crispé et de plus en plus de fourmis dans les mollets car il aimerait bien retourner à ses osselets. Quant à sa jeune sœur, elle s'efforce de garder le sourire pour rester belle, mais quel supplice. Elle s'encourage en pensant à la photo, qui plus tard dans l'album fera dire qu'elle était bien mignonne cette fillette. Ah, c'est Augustine, elle a bien changé !
La mère s'inquiète pour son mironton mijotant sur le coin du poêle, pourvu qu'il ne brûle pas.
Hirsute, le photographe sort de son abri noir, l'air préoccupé. Son appareil s'est enrayé, la photo de famille est à refaire. Un autre jour peut être ...
Monique.
Ennui
Maintenant il y a un peu d'ennui, le temps semble s'être arrêté dans la grande pièce vide. Ma respiration emplit l'air comme un grand souffle glacé. Les murs renvoient l'écho du raclement des chaussures sur le carrelage. Vide. La pièce est vide. Ma tête aussi.
Je regarde les arbres qui se balancent par la fenêtre en un grand signe de désespoir. Ils semblent m'appeler et m'inviter à sortir d'ici au plus vite, leur inquiétude me gagne. Je me rends compte que derrière l'ennui il y a la vie qui s'est arrêtée. Les minutes se sont figées comme des éclats de glace dans une atmosphère sans soleil. Sans amour. Les vitres brillent d'un reflet acéré dans le retour de l'été. Sortir. Il faut sortir d'ici. Dernier raclement de pied et la porte claque. Le vide se referme sur le vide.
Sous le porche une brise agite les feuilles et amène une douce odeur de fleurs sucrées. Les pieds avancent sur un pas de danse laissant derrière eux l'ennui se dessécher.
Joëlle.
On ne sait rien d'eux
On ne sait rien d’eux. Ils viennent d’entrer dans le village tranquille. Les enfants qui faisaient le guet avaient annoncé leur arrivée à grands cris. Aussitôt alors les habitants avaient fait semblant de rien. L’une secouait son tapis à la fenêtre, l’autre arrosait ses fleurs. Les vieux somnolaient comme d’habitude sur le banc de la place. Mais à l’épicerie les commentaires allaient bon train.
- Vous croyez qu’ils parlent notre langue ? Pensez donc, c’est même pas sûr qu’ils sauront lire et écrire. Compter, ça oui, tout le monde sait ! Il paraît qu’ils vont s’installer chez André. Tous ? Ben, il a pas peur André ! C’est vrai qu’il a de quoi ! Et une grande bâtisse pour lui tout seul. Mais non, ils vont habiter l’annexe de la mairie, c’est le maire qui me l’a dit.
Ils sont entrés dans le village. Deux vieilles femmes, un jeune couple et un petit garçon qui avait bien du mal à marcher. La fatigue de la route. Et la femme, la jeune, elle attendait un autre petit et elle s’appuyait sur le bras de son mari.
Ils venaient de loin, d’un pays en guerre.
Annie.