Le masque et les plumes
De l'antiquité aux carnavals contemporains, qui se cache derrière le masque ? Les plumes d'y répondre en improvisant de courts récits, inspirés pour certains par des illustrations jointes.
Antique.
Epidaure écrasée de chaleur stagnante, qui vibre dans l'air saturé par le chant obsédant des cigales que rien n'épuise, pas même la canicule de ce jour d'été.
La femme s'est assise à l'ombre des pins sur l'un des gradins du théâtre, épuisée. La fatigue lui a fermé les yeux, et son corps s'est affalé sur la pierre blanche de poussière…
Et la rumeur d'une foule a envahi l'espace du théâtre et la foule a envahi les gradins. Puis soudainement à l'entrée du Chœur, immense personnage d'une centaine d'hommes rassemblés en un seul rôle annonçant la tragédie à venir, la rumeur s'est éteinte. Le Chœur soudain s'exalte et fait frémir de crainte les spectateurs des gradins qui n'osent plus un geste.
On raconte la terrible histoire de la vieille reine Clytemnestre dont le fantôme apparait. Elle porte un masque terrifiant, rouge encore du sang de l'assassinat, cheveux blanchâtres hirsutes et regard exorbité. Une voix grave hurle un désespoir sans fin comme un crachat de haine projeté vers la foule, retentissant à travers l'espace et le temps…
Sur le gradin de pierre couvert de poussière blanche la femme a soudain tressailli et s'est dressée, découvrant à nouveau les colonnes du théâtre, les pins verdoyants et la mer émeraude. À ses pieds une forme se dégage de la poussière sableuse qu'un léger vent soulève… un masque apparait, celui d'une vieille femme aux yeux exorbités, bouche hurlante et cheveux hérissés de douleur...
Annie.
Sinistre farce.
Ouverte ainsi qu’un trou béant, la bouche du jeune homme traduisait d’une façon tragique l’immense effroi qui venait de s’emparer de tout son être.
Devant lui, telle une gorgone échevelée, la femme le fixait silencieusement d’un regard dans lequel il ne pouvait rien déceler quant aux intentions de la mégère ; un regard qui le glaçait de terreur.
Ils demeuraient ainsi depuis un long moment, face à face, la peur, l’effroi d’un côté, la terrifiante immobilité de l’autre.
Soudain, le masque odieux de la femme sembla se craqueler sous l’effet d’un rire caverneux qui résonna comme une chute de pierres dévalant la montagne. Ses yeux s’allumèrent alors d’une lueur étrange et, brusquement, penchant la tête vers le pauvre garçon toujours muet de stupeur, elle lui susurra, moqueuse :
« Alors, mon ami, as-tu goûté ce mauvais tour ? »
Hélène.
Sacrifice
La courtisane gémit. Les contractions ont commencé. Elle est seule. Elle a peur. La douleur lui emplit le ventre. Elle respire difficilement. Elle sait que la mort est au bout du chemin. Elle tuera l'être qui naîtra de sa souffrance. Elle est pressée que la chose arrive, pour achever sa tâche. Elle est déterminée. Sa décision est sans appel. La courtisane gémit et retient ses cris. Pour ne pas attirer les autres femmes, elle s'est cachée dans une pièce obscure et retirée. Elle n'a aucune pitié. Si elle veut garder sa place auprès du maître, elle doit sacrifier son enfant. C'était il y a neuf mois. Une orgie qui avait mal tournée. L'esclave principal l'avait forcée et il avait poussé un cri bestial à la fin. La courtisane maintenant en paye le prix. Les contractions se rapprochent. Tout en elle est douleur. Et il arrive après un ultime effort. Elle approche le couteau et son regard plonge dans celui du nouveau-né.
Le bras de la courtisane se pose. La fine lame lui glisse des doigts. Elle prend son enfant dans les bras, l'essuie, le couvre de son étole et se redresse. Trop tard. Elle ne peut plus lui ôter la vie. Elle a croisé dans cet unique regard tant d'amour et d'attente. Elle sourit, épuisée, soulagée, berçant son enfant dans ce geste naturel venu de l'aube de l'humanité.
Isabelle.
Carnaval
Masque rose et costume doré, j'aime la vie, le vin, les belles filles, les fesses dodues des garçons.
Rire, aimer, chanter, danser au rythme des percussions.
Se trémousser jusqu'à la transe au son d'une musique assourdissante.
Sueur, cotillons, frénésie, force de vie enivrante.
Les yeux fous des danseurs nous emmènent ailleurs.
Ils ne s'arrêteront pas de la nuit et au petit jour, vidés mais délivrés, ils se laisseront tomber dans un puits proche des dieux.
Masques tombés, pluie de sueur, nuit de l'âme, tristesse et larmes de sang. L'inconnu se dévoile.
Peur d'être vue, d'être nue sans défense sous le regard qui tue.
Joëlle.