Coups de théâtre
Les plumes improvisent un texte à partir du seul titre d'une pièce de théâtre, parmi L'Enfant cachée dans l'encrier de Joël Jouanneau et Comme vider la mer avec une cuiller de Yannick Jaulin.
Lever de rideau sur nos récits en attendant les vôtres...
Souvenirs d'un encrier
L'encrier installé dans le trou aménagé de la table d'écolier, vient d'être rempli d'encre violette, et prêt à déborder. Sa collerette blanche sera bientôt tâchée par la plume trempée d'un geste brusque, pour courir sur la feuille d'un cahier.
L'enfant, inspiré, trempe et retrempe la plume qui court, court toujours plus vite et dessine des mots joliment inspirés. Le petit dit ce qu'il ressent et pense qu'il n'aura jamais assez d'encre. Qu'importe, il sait que ses mots resteront toujours dessinés là, violets et si bien écrits.
Dans un demi-siècle peut-être, un homme ouvrira le cahier caché au fond d'un tiroir et lira ce texte. Il se reconnaîtra, ému, se disant "Qu'ai-je fait de ma vie ?" On ne peut revenir en arrière, mais être resté un enfant caché dans un encrier.
Monique.
L’encrier de l’inconscient
Elle écrivait, le jour, parfois la nuit, elle écrivait toujours, des poèmes, des haïkus, des acrostiches, des jeux en prose dans l’atelier d’écriture, des SMS…
Qu’écrivait-t-elle en fait dans tout cela ? Qu’est-ce qui parlait à travers son stylo, son ordinateur, son crayon, son téléphone ?
Et qui parlait ? Qui si ce n’est l’enfant en elle, cachée dans l’encrier de l’inconscient ? La femme encore naïve façonnée par l’enfance ?
L’enfant qui tente désespérément de s’extraire de l’encrier menaçant d’une hérédité noircie à l’encre des souffrances des parents, des grands-parents…
L’enfant bien cachée en elle, enfant non désirée sans doute, mais qui finit, adulte, par se libérer de ses déterminants ; l’enfant muée en femme libre, comblée à ses heures, heureuse d’être vivante et d’écrire aujourd’hui ces lignes.
Danielle.
L'enfant caché dans l'encrier
Attablé bien sagement dans la classe de mon école primaire, j'écoute la douce voix de notre maîtresse. Un peu fatigué, il ne parvient à mes oreilles que des bribes de mots. La voix suave me berce. Mon regard s'évade. Je sors de moi-même. Je distingue à peine l'encrier vide sur le côté de ma table. Il n'y a jamais eu d'encre dedans. Il est resté là à sa place ne remplissant plus sa fonction.
Ma maîtresse au loin continue d'égrainer la leçon du jour.
C'est alors que je distingue une petite silhouette à l'intérieur de l'encrier, une minuscule forme toute bleu nuit qui gesticule en agitant ses bras comme si elle voulait absolument que je la regarde. Surpris, je manque de faire tomber mon stylo.
La petite silhouette bleu nuit se met à danser et je suis des yeux ses mouvements gracieux. Je n'ose pas lui parler de peur d'interrompre ma maîtresse et de me faire réprimander.
J'approche doucement mon cahier du petit personnage énigmatique et l'ouvre sur une page blanche. Il continue alors sa jolie danse sur ma page qui se remplit d'une phrase mystérieuse.
« Je suis l'enfant caché dans l'encrier et je te dirai mon secret ».
Je souris. La sonnerie résonne me tirant de mon état second. Les élèves rangent leur cartable bruyamment. Mon ami fugace a disparu, laissant une nouvelle trace sur mon cahier. Je regarde plus attentivement et vois qu'il a dessiné un enfant blond et une étoile.
« Je suis le petit Prince et quand tu seras grand, tu écriras mon histoire ».
Je souris à nouveau, range aussi mes affaires, quitte l'école, rentre chez moi. En me glissant dans mon lit, le soir, je m'endors pour retrouver en songe mon nouvel ami.
Isabelle.
Bonheurs d'écolier
Il aimait tellement l'école le petit Julien ! L'école, ses odeurs de livres et de papier, l'odeur boisée des crayons, et la douce torpeur du poêle à bois qui ronronnait au milieu de la salle de classe.
C'était il y a longtemps, à la campagne… Les enfants apportaient au maître chaque matin d'hiver quelques bûches pour nourrir le grand poêle de fonte durant tout le jour, et l'hiver durait bien des mois dans ce pays !
Julien aimait tellement l'école qu'il y serait resté après la classe pour y passer la nuit, ce qui arriva quelques fois… Chez lui on ne remarquait pas même son absence, enfant né trop tard sans aucun désir de sa naissance.
Alors Julien, après la classe, s'attardait, nettoyait soigneusement le tableau noir, puis, pour le plaisir, reprenait la craie blanche et reproduisait les boucles gracieuses des lettres majuscules que le maître leur enseignait chaque matin et qui figuraient, si belles, sur la surface noire et lisse du tableau. Puis il les effaçait à nouveau.
Mais le plus grand plaisir de Julien c'était la consécration accordée par le maître au premier de la classe: remplir les encriers de porcelaine blanche de la belle encre d'un bleu profond.L'encre s'écoulait somptueusement, voluptueusement, exhalant un parfum un peu âcre qui lui montait à la tête et emportait son imagination sur d'infinies rives marines, car il avait appris que l'encre avait sa source dans les fonds de l'océan, don d'une étrange créature qui la faisait jaillir pour éloigner les prédateurs.
Toute l'année scolaire Julien remporta l'honneur du meilleur élève. Et le maître, devenu vieux, n'oublia jamais l'enfant qui se cachait dans l'encrier.
Annie.
L'enfant et l'encre
L'enfant s'ennuie, l'école est prison et seul l'imaginaire justifie son existence. Il regarde la maitresse. Il ne bouge pas. Il la regarde droit dans les yeux, il n'a pas peur. Il lève le doigt comme pour demander la parole. La maîtresse s'arrête de parler, fascinée par ce petit garçon qui la toise et ose l'interrompre .C'est alors qu'il plonge son index dans l'encrier pour y sauver de la noyade l'enfant caché.
La punition claque, il rit bêtement et s'en moque comme un drogué de rêves, il sait qu'il vient de sauver de l'oubli "l'enfant caché dans l'encrier".
Joëlle.