D'après Jacques Prévert >>> Fleurs et couronne

Et les plumes
d'improviser un texte
à partir du poème
"Fleurs et couronne"
de Jacques Prévert
(à lire en intégralité en bas de page).
La misère
Cette femme là surprenait.
Sur son passage, tous se retournaient. Avec sa démarche chaloupée, ses cheveux tirant à l’orange, ses colifichets, elle n’était ni la plus grande, ni la plus belle, seulement celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère.
Un châle russe protégeait ses frêles épaules. On l’appelait « Graine de pavés » mais son prénom était Violette, une fleur pourrie dans le caniveau d’où venait l’odeur de la pauvreté. Violette, un beau prénom pourtant que sa mère, émue, avait donné en souvenir de la grand-mère, évoquant délicatesse et friandises.
Triste destin que cette enfant perdue, cette demoiselle des bas-fonds que la vie avait brisée, en étouffant dans l’œuf toute possibilité de bonheur. Elle passait ainsi, tout droit venue de la misère, tendant la main pour quelques pièces. Les gens détournaient le regard. Elle continuait en silence, mendiante pour l’éternité, passante de la vie éphémère, les yeux oubliant de prier, le regard vide, sans joie, fermé.
d'après l'extrait "Et la plus grande, la plus belle, celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère."
Isabelle.
Qui regarde le soleil ?
Qui regarde les nuages ? Les étourdis, les rêveurs, les philosophes?
Ceux qui marchent sans savoir où ils vont, sans chercher à le savoir, sans se soucier de la direction, suivant les courbes des chemins.
Le soleil joue avec eux, à faire de la lumière et des ombres, se cachant derrière les arbres, les buissons, les haies vives. Et eux, marcheurs rêveurs, rêveurs qui marchent, ils ont le soleil pour guide, le regardent quand il se couche dans les nuages rouges et or. Et ils s’endorment sur un talus dans la paix d’un soir d’été.
d'après l'extrait "Qui regarde le soleil ?"
Annie.
Quatrains sur Prévert
Un quatrain au matin
Tout simple ou cabotin
Inutile de reluire
L’essentiel : qu’il fasse plaisir ...
Des mots dans un texto, tant pis pour l’orthographe,
Pour le papier et pour l’agrafe,
Instantanés, à lire au lit,
L’essentiel c’était que ce soit joli.
Des mots doux, mots d’amour,
Promesse de la nuit pour le matin
Rendez-vous du début du jour
L’essentiel : que ça fasse plaisir…
d'après l'extrait
" L’essentiel c’était que ce soit joli
Que ça fasse plaisir ..."
Danielle.
Les herbes
On les dit « mauvaises » ces herbes qui bordent discrètement les chemins, ou vivent en communauté dans les jachères ou les terrains que l’on dit « vagues » là où les enfants autrefois s’inventaient des aventures dans les broussailles et les ruines des guerres passées.
Ces herbes folles parce que libres et non répertoriées dans les catalogues de jardinage, ces herbes-là annoncent le printemps et tapissent de verdure les lieux déshérités des villes et des campagnes, se glissant entre les pierres inégales des vieux murs, entre les pavés des cours. Elles peignent la vie en vert, c’est leur modeste ouvrage si souvent méconnu et combattu par les chimistes jardiniers. Elles préfèrent pousser en liberté à l’écart des jardineries, pépinières et massifs « à la française » où elles sont exterminées sans pitié. C’est la flore des talus et des terres de misère, en marge des systèmes économiques.
Certaines offrent pourtant au regard des rêveurs et des contemplatifs des fleurs minuscules et colorées aussi belles que les géraniums, roses et dahlias domestiqués et étiquetés, enfermés dans leur prison de plastique.
Herbes de liberté. On ne connaît même pas leur nom…
Homme
Tu as regardé la plus triste
la plus morne de toutes les fleurs de la terre
Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom
Tu l'as appelée Pensée.
Pensée
C'était comme on dit bien observé
Bien pensé
Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais
Tu les as appelées immortelles...
C'était bien fait pour elles...
Mais le lilas tu l'as appelé lilas
Lilas c'était tout à fait ça
Lilas... Lilas...
Aux marguerites tu as donné un nom de femme
Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur
C'est pareil.
L'essentiel c'était que ce soit joli
Que ça fasse plaisir...
Enfin tu as donné les noms simples
à toutes les fleurs simples
Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
A côté des vieux chiens mouillés
A côte des vieux matelas éventrés
A côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l'as appelée soleil
...Soleil...
Hélas! Hélas! Hélas et beaucoup de fois hélas!
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu'ils sont devenus
Des hommes intelligents...
Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière
Ils se promènent en regardant par terre
Et ils pensent au ciel
Ils pensent... Ils pensent... ils n'arrêtent pas de penser...
Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes
Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées
Les immortelles et les pensées
Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets
Ils se traînent
A grand-peine
Dans les marécages du passé
Et ils traînent... ils traînent leurs chaînes
Et ils traînent les pieds au pas cadencé...
Ils avancent à grand-peine
Enlisés dans leurs Champs-Élysées
Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire
Oui ils chantent
A tue-tête
Mais tout ce qui est mort dans leur tête
Pour rien au monde ils ne voudraient l'enlever
Parce que
Dans leur tête
Pousse la fleur sacrée
La sale maigre petite fleur
La fleur malade
La fleur aigre
La fleur toujours fanée
La fleur personnelle...
...La pensée...