Des lunes et des loups
La séance consiste pour les plumes à improviser un court récit en s'inspirant :
- pour le lieu, du tableau "Moon" de Véronique Boilland dont vous trouverez le site internet ici

- pour les personnages, de ceux évoqués à la page 16 du livre "Femmes qui courent avec les loups" de Clarissa Pinkola Estés : la rivière sous la rivière - la Grande Femme - lumière de l’abysse - la femme louve - la femme aux os - Elle des Bois - le glouton - la femme araignée - L’Être de brume - la Numineuse ou puissance mystérieuse, sacrée - Puissance dansante - Sorcière créatrice - les sept mers de l’Univers - les bois lointains - la femme Sauvage

Une liste de mots sur le thème de la magie était également proposée : Elfe - Fée - Mage - Magicien(ne) - Sort - Chaudron - Grimoire - Secret - Feu follet - Potion - Filtre d’amour - Maléfice - Vaudou - Pouvoirs surnaturels - Sorcièr(e) - Merveilleux - Lune - Nuit - Enchanteresse-eur - Rituel - Incantation - Encens - Bougie - Don de voyance - Cercle de sorcièr(e)s - Révélation - Malédiction - Transformation - Anneau - Songe
Quand la brume disparaît
Affolé par les hurlements des loups de la sorcière, l'être de brume continuait sa course effrénée, serpentant entre les arbres, glissant sur le sol caillouteux, dévalant les pentes, puis parcourant collines et prairies, incapable d'échapper à la menace qui planait sur elle.
Dans son cerveau inconsistant s'allumait le souvenir des yeux de ses poursuivants lupins, des prunelles d'un rouge ardent, la couleur habituelle du sang versé chez leurs ennemis, mais pas celle du sien, non, pas celle du sien.... Être de brume, ils ne pouvaient la happer à la gorge comme ils s'y employaient avec les hommes traditionnels. Néanmoins, en dépit de son caractère volatil, ils pouvaient la tuer en aspirant ses incertaines volutes.
Soudain, elle s'arrêta, figée par le désespoir. Jamais elle ne leur échapperait. Sur ses traces, elle les percevait toujours plus proches, bientôt sur elle... Son regard voilé balaya le paysage, puis se fixa sur la clarté lunaire qu'elle discernait entre les ramures d'un bosquet d'arbres. Reprenant sa course, elle atteignit rapidement le bord d'un lac, un miroir d'eau paisible dans lequel le globe laiteux se reflétait, nimbé d'étranges lueurs aux contours évasés. L'être se statufia, fasciné par la beauté du lieu tandis que, pourtant, les hurlements redoutés se rapprochaient. Bientôt, elle mourrait... Nul ne pouvait échapper aux monstres sanguinaires de la sorcière.
Alors qu'elle s'absorbait toujours un peu plus dans la contemplation du paysage, de plus en plus attirée par ses nuances miroitantes, elle sentit que la peur l'avait quittée. Être de brume, elle le savait, elle ne devait jamais s'unir à l'eau, mais, là, entre une mort certaine sous les crocs acérés des loups ou une plus douce, elle choisit et préféra la seconde. Alors, avec pour seul témoin cette lune inerte et ignorante de ses chagrins, elle se glissa dans l'onde tremblante. Comme une matière friable, elle se fondit peu à peu dans le flot et y disparut définitivement.
Ne restèrent plus aux loups que des cris de frustration qu'ils hurlèrent à la lune, puisque leur proie leur avait échappé.
Catherine B., invitée.
Lune bipolaire
Je gis sur la couche de feuilles rougissantes, le regard balbutiant tourné vers ma moitié. Le ciel exulte et danse en moi. Je sens ton énergie me pénétrer, ô ma sœur, ma Lune pleine. Perdue au fond de moi, une force maléfique m’oblige à taire mes sentiments. Je deviens inerte, décharnée de toute émotion. Aucune larme ne vient. En versant opposé, j’entre dans un cercle de sorcières, à la mystérieuse création, l’univers est dans mon sang, la lumière amorce une chute étoilée dans mon cœur. Je suis la Numineuse, la puissance sacrée. Un mot malencontreux me fait ployer. Un hymne intense à la joie égraine sa folie sous mes paupières. Je rejoins en silence l’amour édénique et la Lune, mon éternelle amie tente un sortilège et me voici sous son joug, si belle, si prête à mourir. En moi, entre un vent de folie, une révélation transforme ma connaissance de la vie en ode désespérée.
J’alterne le sombre et le feu follet, luciole éteinte au milieu de la pluie, nuages sans fin, fruits de ma passion démesurée. Deux pôles en moi, le puissant, le sacré, le feu, le merveilleux et l’absurde, le noir, le désespoir se bousculent et se côtoient dans une inconstante guerre à laquelle je ne peux échapper m’ouvrant au monde du surnaturel.
Je me lève, avance lentement vers la ligne d’horizon, laissant derrière moi la terre rouge couverte de veuilles fanées, entre dans l’eau noire et noie mon âme déchirée. Ô toi ma sœur, garde moi près de toi, mon amie la Lune, mon alter égo, ma divine. Et fais moi naître en Numineuse, voilée de couleurs, au-delà des étoiles, au-delà de ma peur, par delà l’outrage d’être en vie.
Isabelle.