Rencontre de Robert Josset
Les plumes improvisent un texte
à partir du tableau "Rencontre"
du peintre Robert Josset.
L'exercice impose également une consigne
tirée au sort pour chacun des deux personnages
figurant sur la toile.
Ils s'aimaient
Consignes > Il a un pincement au cœur en la voyant & Elle regrette le passé.
Dès qu'il l'aperçoit son sang ne fait qu'un tour, ses mains fourmillent tellement il a envie de frapper.
- "Quelle gourgandine ! Ecouter les balivernes de ce crétin d'Antoine, et surtout l'épouser. J'étais pas assez bien pour elle ! Du coup, toutes les filles mariables étaient casées et je suis resté là, tout seul. Qu'ils aillent au diable !"
- " Mais ma parole, il le fait exprès ! Il sort toujours à la même heure que moi. Il a fière allure, mal fagoté, la chemise et le gilet tachés. Je l'ai échappé belle, je ne m'en sortirais pas de la lessive avec un cochon pareil ! Je lui flanquerais bien un coup de canne dans les jambes si j'osais. Mais non, je ne le ferais pas. Quelle idiote j'ai été de lui préférer Antoine, cet imbécile égoïste. César était pourtant gentil et amoureux. Les filles, n'écoutez pas les beaux parleurs, mais votre cœur. Le voilà tout près de moi. Que j'aimerais m'occuper de lui, qu'il me dise qu'il m'aime. Oui, je suis en colère quand je le vois, mais contre moi. Mon Dieu, faites-nous revenir en arrière."
Il passe tout près d'elle, il frémit, toujours amoureux. Bien sûr ils sont fripés, usés, mais ils se voient comme aux premiers jours. Qui osera enfin regarder l'autre en face et lui dire, pardon pour tout, je t'aime ?
Juste un petit pas
Consignes > Il voudrait bien lui plaire & Elle regrette le passé.
Il voudrait bien lui plaire à Léonie. Elle habite de l’autre côté de la Grand’Place, si vide dans cette grande cité si peu propice aux rencontres. Il la voit tous les jours, elle clopine sur le dallage un peu glissant, assurant l’équilibre de son corps frêle sur une canne à pommeau d’argent.
Léonie, sa chevelure si blanche, irradiée de lumière… Léonie à qui il voudrait tellement plaire qu’il en rêve… Soudain elle le verrait, lui, non pas le vieillard qu’il est devenu, un peu massif et hésitant, non, elle verrait soudain comme il était autrefois, fringant jeune homme décidé, élégant. Il s’approcherait d’elle et lui dirait: « Vous êtes si belle », et elle lui sourirait…
Chaque jour il se fait le même récit de ce rêve d’amour. Il en oublie les années qui le séparent de sa jeunesse ; son corps s’est alourdi de toutes ces années, mais son cœur est léger, rempli seulement par son amour pour Léonie que, sans doute, il ne lui avouera jamais.
Elle l’aurait sans doute aimé quand il avait trente ans. Il était beau, élégant et plein d’ardeur, Julien qui se tient debout de l’autre côté de la Grand’Place. Elle aurait pu l’aimer, mais elle en épousa un autre qui ne sut pas l’aimer. Et aujourd’hui, elle regrette le passé d’avant ce triste mariage…Mais aujourd’hui s’ouvre peut-être un lendemain. Elle le voit là de l’autre côté de la place, il tente un pas vers elle, un tout petit pas hésitant qui compte d’avantage à ses yeux que la folle envolée d’un fougueux amant de trente ans.
Alors, soudain, Léonie amorce un pas, elle vient de retrouver ses vingt ans.
Annie.
Les amoureux terribles
Consignes > Elle ne sait quoi faire pour l'ennuyer &Il ne sait quoi faire pour l'ennuyer .
Ils se regardent face à face et chacun garde farouchement sa position.
Elle ne cédera jamais devant cet insupportable compagnon qui, depuis des années, ne rate pas une occasion de lui mettre des bâtons dans les roues ; et ce n’est pas qu’une expression, croyez-moi, quand vous saurez qu’il lui concocte sournoisement des obstacles imprévisibles, soigneusement cachés le long du chemin qui mène au poulailler où elle va ramasser les œufs du jour.
Heureusement, la vieille a la peau dure et, s’il marmonne rageusement entre ses dents lorsqu’il la voit se relever après un spectaculaire plongeon dans les choux du potager, il est tout de même soulagé, sans pourtant se l’avouer, en constatant qu’elle est encore vivante.
Quant à elle, qui n’est d’ailleurs jamais en reste d’inventions du même type, elle est furieuse et horriblement vexée de se retrouver à plat ventre et les jupons retroussés devant lui. Aussi, nourrit-elle aussitôt un projet de vengeance qui n’aura rien à envier au tour machiavélique qu’il vient de lui jouer.
Et c’est ainsi que la guerre s’est insidieusement installée entre Margot et Auguste qui s’étaient juré, il y a bien longtemps, un amour éternel. Ah oui, devant Monsieur le Curé, ils s’étaient unis pour le meilleur et pour le pire. Ils s’étaient tant aimés, embrassés, enlacés ; ils avaient fait des enfants et …c’était le meilleur. Le pire était ensuite arrivé peu à peu et avait mis un nouveau piment dans leur vie devenue désormais si pitoyablement monotone.
Jusqu’au jour, ou plutôt un soir, au cours du même rituel devant le poste de télévision, chacun retiré séparément dans un coin de la salle à manger, ils avaient suivi un film, « Le Chat » , dans lequel cette douloureuse histoire leur apparût étrangement comme le reflet de leur propre existence.
A la fin de l’émission, dans le silence qui venait de s’installer à nouveau dans la pièce, les vieux époux se regardèrent longuement, tristement et je ne sais plus lequel des deux s’est levé le premier de sa chaise et, d’un pas hésitant, a rejoint l’autre pour lui prendre doucement la main.
Hélène.
Un si doux hiver
Consignes > Elle le découvre & Il est jaloux.
Pour qui les aurait observés depuis la place du village, cette rencontre serait apparue anodine et fortuite. A peine un amusant mimétisme, dans la prudence de la démarche et l'assurance prodiguée par une canne fermement agrippée de la main gauche.
Madeleine et Emile ne se rencontraient pas pour la première fois. Ils s'étaient même rencontrés cinquante ans plus tôt, bien avant que l'hiver de leur vie ne dépose sur leur cheveux une neige immaculée.
Au moment de se croiser ils se remémorent leur existence et les souvenirs remontent à la surface, sur le point de déborder du cœur et des yeux.
Elle le découvre. Ou plutôt le redécouvre. Dans sa jeunesse elle l'avait jugé timoré, distant voire indifférent, et elle réalisa soudain, en croisant son regard, que sa retenue et sa discrétion l'honoraient. Face à tous ces hommes grossiers dans leurs actes et vulgaires dans leur propos.
Hésitant à plonger dans ses yeux océan dont le temps n'avait pu estomper le bleu ni la profondeur, il ôta galamment sa casquette à son approche et sourit en lissant sa moustache. Cordial. Attentionné. Mais il cachait une souffrance. Celle de la jalousie que le temps n'avait su effacer. Née cinquante ans plus tôt lorsqu'elle avait préféré s'engager auprès de Jean, son ami d'enfance, sensible à son verbe haut et à ses promesses faciles.
Madeleine et Emile, désormais seuls, allaient-ils se croiser une énième fois sans échanger davantage qu'un regard ou un sourire ? Les regrets se nourrissent du temps qui passe. Avant de réajuster sa casquette, Emile sentit son cœur s'emballer. Sa canne ne pouvait justifier à elle seule sa crainte de vaciller. Sa voix trembla.
- "Madeleine, votre foulard vous va à ravir."
Sylvain.